Le dollar a reculé pour le deuxième jour consécutif mercredi, dans un marché des changes qui tente de réévaluer les risques géopolitiques après plusieurs semaines dominées par la guerre au Moyen-Orient. La devise américaine, qui s’était renforcée grâce à son statut de valeur refuge depuis le début du conflit à la fin du mois de février, cède désormais une partie de ce terrain alors que les investisseurs commencent à croire, avec prudence, qu’un cessez-le-feu ou au moins une désescalade pourrait intervenir plus tôt qu’ils ne le redoutaient.
Cette baisse ne signifie pas que le marché a brusquement retrouvé une pleine confiance. Au contraire, les opérateurs restent très attentifs aux développements politiques et militaires. Mais elle reflète un changement important dans la perception du risque immédiat. Lorsqu’un marché passe plusieurs semaines à acheter massivement du dollar par réflexe défensif, il suffit parfois d’un début d’espoir sur le front diplomatique pour provoquer un mouvement inverse, même modeste.
Le contexte reste extrêmement sensible. La Maison-Blanche a annoncé que le président américain Donald Trump devait s’adresser à la nation mercredi soir pour livrer une « mise à jour importante sur l’Iran ». Cette annonce a renforcé la conviction de certains investisseurs qu’un tournant stratégique pourrait approcher. Trump avait déjà déclaré mardi que les États-Unis pourraient mettre fin à leur campagne militaire contre l’Iran dans un délai de deux à trois semaines, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio avait affirmé que Washington pouvait voir « la ligne d’arrivée » dans la guerre contre l’Iran.
Ces déclarations ont suffi à alimenter une vague de repositionnement sur le marché des devises. Le dollar, qui s’était apprécié à mesure que la guerre soutenait la demande de sécurité et que les prix de l’énergie grimpaient, a commencé à refluer. Le yen s’est redressé, l’euro a progressé et la livre sterling a également repris du terrain. Mais derrière cette amélioration visible du sentiment, une réalité plus complexe demeure : le marché croit davantage à une désescalade, sans pour autant considérer que le conflit est réglé.
Le dollar perd du terrain après avoir profité de la peur
Depuis le début de la guerre, le dollar s’était imposé comme l’un des principaux bénéficiaires du climat de tension. Cette réaction n’avait rien de surprenant. En période d’instabilité géopolitique, les investisseurs se tournent fréquemment vers la devise américaine, qui reste au cœur du système financier mondial et offre un refuge naturel en temps de crise.
À cela s’ajoutait une deuxième logique, plus économique : les États-Unis, en tant qu’exportateurs nets d’énergie, apparaissent relativement mieux placés que d’autres grandes économies pour absorber un choc sur les flux pétroliers. Lorsque les marchés s’inquiètent de perturbations sur l’offre mondiale de brut, cela ne signifie pas que l’économie américaine est protégée de tout effet inflationniste. Mais par comparaison avec des pays plus dépendants des importations énergétiques, elle est souvent perçue comme moins vulnérable.
Cette double dynamique — valeur refuge d’un côté, relative résilience énergétique de l’autre — avait soutenu le billet vert pendant une bonne partie de la crise. Le fait que le dollar baisse aujourd’hui indique donc que l’un des piliers de ce soutien commence à se fissurer : la peur immédiate d’une escalade prolongée semble légèrement moins dominante qu’elle ne l’était encore en début de semaine.
L’indice du dollar, le DXY, qui mesure la devise américaine contre un panier de monnaies majeures incluant l’euro et le yen, a ainsi glissé vers 99,60, touchant son plus bas niveau depuis une semaine après déjà une baisse marquée de 0,65 % mardi. Ce mouvement n’est pas anodin. Il montre que le repli du dollar ne tient pas seulement à quelques variations techniques isolées, mais à une réévaluation plus globale du scénario dominant.
Les propos de Washington changent le ton du marché
Le facteur déclencheur de cette détente relative sur le dollar vient avant tout de la communication américaine. Lorsque Donald Trump affirme que les États-Unis pourraient sortir du conflit en deux ou trois semaines, avec ou sans accord, il introduit dans le marché une hypothèse nouvelle : celle d’un calendrier plus court et d’une guerre qui ne s’enliserait pas nécessairement dans la durée.
De la même manière, lorsque Marco Rubio dit que Washington aperçoit « la ligne d’arrivée », il renforce l’idée qu’une sortie pourrait être en préparation. Les cambistes ne prennent pas ce type de déclaration comme une garantie absolue. Mais ils y voient un changement de ton. Et dans un marché qui a longtemps fonctionné sur l’idée d’un conflit potentiellement long, coûteux et inflationniste, ce simple changement de ton suffit à modifier l’équilibre des positions.
Cela explique pourquoi certaines des transactions les plus populaires depuis le début de la guerre commencent à être partiellement débouclées. Le dollar recule, non pas parce que tous les risques ont disparu, mais parce qu’une partie des investisseurs estime que le scénario extrême pourrait être un peu moins probable qu’auparavant.
Kirstine Kundby-Nielsen, analyste devises chez Danske Bank, résume bien ce moment en expliquant que les marchés achètent de plus en plus l’idée d’une désescalade globale au Moyen-Orient. Elle note aussi que ce changement d’humeur est visible au-delà du seul dollar : les taux baissent, les marchés actions montent, et l’euro-dollar reflète assez bien cette amélioration du sentiment.
L’euro, le yen et la livre sterling profitent du changement d’ambiance
Le recul du dollar se lit naturellement dans les performances des autres grandes devises. L’euro a gagné 0,3 % mercredi, après avoir déjà progressé de 0,8 % mardi, pour atteindre environ 1,1583 dollar. Ce mouvement place la monnaie unique à son plus haut niveau depuis une semaine et suggère que les investisseurs reviennent prudemment vers des devises plus sensibles au sentiment de marché, à mesure que la pression défensive se relâche.
Le yen japonais s’est lui aussi redressé. La devise nippone avait été particulièrement surveillée ces derniers jours après que l’USD/JPY avait touché 160,46, son plus haut niveau de l’année, ravivant les craintes d’une intervention des autorités japonaises. Le retour du pair sous le seuil psychologique de 160 a donc une portée plus large qu’un simple ajustement technique. Il soulage momentanément la pression sur Tokyo et montre que le marché est moins unilatéralement positionné contre le yen.
La livre sterling a également repris du terrain, progressant autour de 1,3265 dollar. Là encore, le mouvement traduit avant tout un reflux du dollar refuge plutôt qu’un enthousiasme brutal sur les fondamentaux britanniques. Mais dans un marché de devises, cela suffit souvent à déclencher un rebond.
Le dollar australien et le dollar néo-zélandais, plus sensibles à l’appétit pour le risque et au climat de marché global, ont eux aussi profité de cette amélioration relative. Le dollar australien a gagné 0,4 %, tandis que le kiwi néo-zélandais progressait de 0,2 %. Cela montre bien que la détente ne concerne pas seulement l’Europe ou le Japon. Elle touche plus largement les devises qui avaient été pénalisées par la combinaison entre guerre, hausse du pétrole et renforcement du dollar.
Le marché reste prudent car le conflit n’est pas résolu
Malgré ce mouvement plus favorable aux devises non américaines, le marché reste loin d’une confiance totale. Plusieurs éléments empêchent encore un repositionnement plus franc. D’abord, les signaux de Washington sont mixtes. Oui, Trump évoque une possible sortie rapide. Oui, Rubio parle de ligne d’arrivée. Mais en même temps, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a averti que les prochains jours seraient décisifs et a prévenu Téhéran que le conflit pourrait s’intensifier en l’absence d’accord.
Autrement dit, le marché reçoit simultanément des messages d’ouverture et des signaux de fermeté. Cela entretient un environnement très nerveux. Les devises réagissent donc à une amélioration des espoirs, pas à une paix conclue.
Ensuite, la crise du détroit d’Ormuz reste non résolue. C’est un élément fondamental. Tant que cette voie maritime stratégique continue de perturber les flux pétroliers, les marchés énergétiques restent exposés à des tensions sévères, et les prix du brut conservent un potentiel de volatilité important. Le simple fait que le Brent soit passé brièvement sous les 100 dollars mercredi ne change pas radicalement la donne. Il évoluait encore autour de 100,40 dollars, ce qui reste un niveau élevé.
Ce point pèse directement sur les devises, car il relie le conflit géopolitique aux anticipations d’inflation et de politique monétaire. Si l’énergie reste chère, l’inflation peut rester plus persistante. Et si l’inflation reste plus forte, les banques centrales deviennent plus difficiles à lire. Ce mécanisme est crucial pour comprendre pourquoi le dollar peut reculer tout en gardant un certain soutien structurel.
Le grand rendez-vous de la semaine : l’emploi américain
Au-delà de la géopolitique, l’autre grand centre d’attention du marché reste l’économie américaine, avec en ligne de mire le rapport sur l’emploi de mars attendu vendredi. Selon la médiane des économistes interrogés par Reuters, ce rapport devrait montrer que les employeurs ont créé 60 000 emplois en mars, après une perte inattendue de 92 000 postes en février.
Ce chiffre sera particulièrement important parce qu’il pourrait redéfinir les attentes autour de la Réserve fédérale. Ces dernières semaines, les marchés ont largement réduit leurs anticipations de baisse de taux cette année, estimant que la flambée des prix du pétrole provoquée par la guerre entretenait un risque inflationniste suffisant pour empêcher la Fed d’assouplir rapidement sa politique.
Mais si le marché du travail se dégrade plus fortement qu’attendu, cette lecture pourrait être remise en cause. Un rapport très faible sur l’emploi raviverait probablement l’idée que la Fed devra tout de même finir par desserrer un peu les conditions monétaires pour soutenir l’économie. À l’inverse, un rapport résilient pourrait maintenir la banque centrale dans une posture prudente.
À ce stade, les marchés ne valorisent qu’environ 13 points de base d’assouplissement de la Fed cette année, ce qui correspond à peu près à 50 % de probabilité d’une baisse de 25 points de base en 2026. Ce niveau de prix montre à quel point les attentes de baisse ont été réduites. Il suffirait donc d’un signal de faiblesse plus net sur l’emploi pour rebattre les cartes.
Le yen reste aussi soutenu par les attentes autour de la Banque du Japon
Pour le yen, la dynamique ne dépend pas uniquement du recul du dollar. Elle s’appuie aussi sur l’évolution des anticipations au Japon. L’enquête trimestrielle Tankan de la Banque du Japon a montré que le moral des grandes entreprises manufacturières s’était amélioré sur les trois mois jusqu’en mars, même si les entreprises s’attendent à une dégradation des conditions dans les trois mois à venir.
Ce mélange de résilience présente et de prudence future entretient une certaine complexité dans la lecture du yen. D’un côté, la devise japonaise profite d’une moindre pression du dollar et de la baisse du stress immédiat sur le marché. De l’autre, elle reste soutenue par des attentes croissantes d’un relèvement des taux par la Banque du Japon en avril.
Sho Suzuki, analyste chez Matsui Securities, estime d’ailleurs que le marché pourrait assister à une forme de bras de fer entre la force potentielle du dollar, soutenue par la prudence de la Fed sur les baisses de taux, et la force du yen, soutenue par les anticipations de hausse de taux au Japon. Selon lui, ce contexte pourrait maintenir l’USD/JPY dans une phase latérale dans la partie haute des 150.
Cette idée résume bien le moment actuel : le marché change de direction à court terme, mais les grandes forces de fond restent encore très présentes. Le recul du dollar n’est donc pas forcément le début d’un mouvement linéaire de faiblesse. Il peut aussi s’agir d’une respiration dans un marché toujours dominé par de fortes tensions macroéconomiques.
Un marché des changes entre soulagement et fragilité
Ce qui rend le moment actuel particulièrement intéressant, c’est justement cette coexistence de deux dynamiques contraires. D’un côté, les investisseurs veulent croire à une sortie plus proche du conflit, ce qui favorise un reflux du dollar refuge et un rebond des autres grandes devises. De l’autre, rien n’est encore réglé, et les risques fondamentaux restent importants : Ormuz n’est pas rouvert, le pétrole reste cher, l’inflation reste une menace, et les banques centrales conservent des trajectoires très incertaines.
Le marché des changes se trouve donc dans une phase de transition. Il ne trade plus seulement la peur brute d’une guerre prolongée, mais il ne peut pas encore célébrer une normalisation. Cela produit des mouvements de soulagement, mais dans un cadre toujours fragile.
Pour les cambistes, cela signifie que les prochaines séances dépendront probablement autant des signaux politiques que des données économiques. Toute indication concrète sur une désescalade pourrait prolonger le recul du dollar. À l’inverse, tout signe de blocage ou de réintensification militaire pourrait rapidement réactiver la demande de sécurité.
Conclusion
Le dollar recule pour une deuxième séance consécutive alors que les marchés commencent à croire qu’un cessez-le-feu ou une désescalade au Moyen-Orient pourrait être plus proche qu’ils ne le craignaient encore récemment. Les déclarations de Donald Trump et de Marco Rubio ont suffi à améliorer le ton du marché, poussant l’euro, la livre sterling et le yen à reprendre du terrain face à la devise américaine.
Mais ce mouvement reste avant tout un ajustement de sentiment, pas la confirmation d’une crise résolue. Le conflit continue d’envoyer des signaux contradictoires, le détroit d’Ormuz reste un point de tension majeur, et les marchés énergétiques demeurent fragiles. En parallèle, le rapport sur l’emploi américain de vendredi pourrait jouer un rôle clé dans la relecture des anticipations de taux de la Fed.
Autrement dit, le repli du dollar est réel, mais il s’inscrit dans un marché encore nerveux, où l’espoir d’un apaisement cohabite avec le risque très concret d’une nouvelle poussée de tension.



