DeepSeek entre dans une nouvelle phase de son développement. Le laboratoire chinois d’intelligence artificielle, longtemps financé par High-Flyer Quant, le fonds spéculatif cofondé par Liang Wenfeng, cherche désormais davantage de capitaux extérieurs pour soutenir des ambitions devenues beaucoup plus coûteuses.
Le changement est significatif. High-Flyer a joué un rôle central dans la naissance de DeepSeek, en fournissant à la fois des financements précoces et de la puissance de calcul issue de plusieurs années d’utilisation de l’IA et du deep learning dans ses stratégies quantitatives. Mais l’ampleur prise par DeepSeek, les besoins croissants en compute et la compétition pour les talents rendent ce modèle de financement de plus en plus difficile à maintenir.
Pendant que DeepSeek se prépare à lever davantage de fonds, High-Flyer poursuit une stratégie d’investissement agressive dans certaines des introductions en Bourse technologiques les plus recherchées de Chine. Semi-conducteurs, robotique, packaging avancé et équipements électroniques figurent parmi les secteurs privilégiés.
Cette convergence entre finance quantitative, intelligence artificielle et politique industrielle chinoise place Liang Wenfeng au centre d’un écosystème beaucoup plus large que DeepSeek lui-même.
High-Flyer profite de la nouvelle vague d’IPO technologiques chinoises
Les filiales Zhejiang High-Flyer Asset Management et Ningbo High-Flyer Quantitative Investment Management ont obtenu cette année des allocations pré-IPO dans plusieurs entreprises technologiques stratégiques.
Leur plus importante exposition concernait CXMT, l’un des principaux fabricants chinois de mémoire. Les deux fonds ont obtenu ensemble environ 175 millions de yuans, soit 26 millions de dollars, d’actions avant l’introduction en Bourse.
L’opération s’est révélée particulièrement rentable sur le papier. CXMT a progressé de plus de cinq fois lors de ses débuts à Shanghai en juillet avant de gagner encore environ 20 % jusqu’à jeudi.
High-Flyer a également investi dans Unitree Robotics. Les deux fonds ont reçu environ 5,8 millions de dollars d’actions, tandis que DeepSeek lui-même a obtenu 2,31 % de l’offre en tant qu’investisseur stratégique.
La distinction est importante. High-Flyer considère Unitree comme un actif susceptible de générer du rendement, tandis que DeepSeek l’aborde davantage comme un partenaire potentiel dans l’écosystème technologique futur.
Unitree illustre à la fois l’opportunité et le risque spéculatif
L’introduction en Bourse de Unitree montre à quel point les secteurs soutenus par Pékin peuvent générer des mouvements extrêmes.
L’action du fabricant de robots humanoïdes a bondi de 460 % lors de sa première séance à Shanghai la semaine dernière. Elle a ensuite reculé d’environ 27 %.
Cette volatilité pose un dilemme aux autorités chinoises. Pékin veut attirer davantage de capital privé vers l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la robotique et d’autres secteurs jugés stratégiques, sans créer une nouvelle vague de spéculation excessive.
Pour High-Flyer, ces IPO représentent à la fois une source potentielle de rendement et une exposition accrue à des marchés très sensibles au sentiment.
Cette vulnérabilité est apparue en juillet lorsqu’une baisse mondiale des actions liées à l’IA et aux semi-conducteurs s’est propagée aux stratégies quantitatives chinoises. Huit des neuf produits de High-Flyer ont alors enregistré des pertes, selon des médias soutenus par l’État. Les performances des fonds quantitatifs chinois se sont toutefois redressées en août.
Les paris de High-Flyer se rapprochent des priorités industrielles de Pékin
Près de la moitié des allocations obtenues cette année par les deux filiales de High-Flyer ont concerné les semi-conducteurs et leurs chaînes d’approvisionnement.
Outre CXMT, les investissements comprennent notamment SJ Semiconductor, spécialiste du packaging avancé, ainsi que des entreprises de fabrication, d’équipements et de tests pour l’industrie des puces.
Cette allocation correspond étroitement aux priorités de la politique industrielle chinoise.
Pour Ciel Qi, analyste chez Rhodium Group, maximiser les rendements sur le marché chinois implique de plus en plus d’investir dans les secteurs alignés sur l’agenda stratégique de Pékin.
Cela ne signifie pas nécessairement que les investissements de High-Flyer soient dirigés par l’État. Plusieurs experts interrogés considèrent plutôt qu’il existe une convergence entre les objectifs commerciaux du fonds et les secteurs bénéficiant du plus fort soutien politique.
Pour un investisseur, la logique est simple : un secteur stratégique soutenu par les autorités peut bénéficier d’un accès plus facile au financement, d’un environnement réglementaire favorable et de meilleures perspectives commerciales à long terme.
Liang Wenfeng reste d’abord un investisseur à la recherche de rendement
Malgré cet alignement avec les priorités nationales, High-Flyer conserve une logique clairement financière.
Ke Zong, gérant de portefeuille dans un fonds spéculatif de Shanghai, estime que l’équipe fondatrice de DeepSeek reste profondément influencée par une culture de trading et de recherche du rendement maximal.
Cette différence apparaît clairement dans le cas de Unitree. Les fonds quantitatifs cherchent une performance financière, tandis que DeepSeek engage son propre bilan pour construire des relations stratégiques autour de ce qu’il considère comme la future infrastructure de l’IA.
L’investissement de DeepSeek dans Unitree comporte d’ailleurs un engagement plus long que celui de nombreux autres investisseurs. Le laboratoire a accepté une période de blocage de 36 mois, contre 12 mois pour la plupart des autres investisseurs stratégiques.
Cela montre que DeepSeek ne considère pas nécessairement chaque participation comme une simple opportunité de marché.
Le soutien de Pékin améliore aussi l’accès aux meilleures opérations
La réputation de Liang Wenfeng et le soutien politique dont bénéficie DeepSeek peuvent également faciliter l’accès à certaines introductions très recherchées.
Kyle Chan, chercheur à la Brookings Institution, estime qu’avoir DeepSeek ou les fonds de Liang parmi ses investisseurs peut apporter visibilité et légitimité à une entreprise au moment de son introduction en Bourse.
Cette présence peut renforcer l’intérêt des investisseurs et potentiellement soutenir les valorisations.
Le phénomène fonctionne dans les deux sens. Les sociétés technologiques gagnent un investisseur de prestige, tandis que High-Flyer obtient une exposition précoce à des entreprises positionnées sur les secteurs les plus prioritaires de la Chine.
DeepSeek est devenu trop important pour dépendre uniquement de High-Flyer
Le problème principal est désormais l’échelle.
Sigrid Wang, analyste chez Hutong Research, estime que DeepSeek est devenu trop grand et trop intensif en capital pour rester un simple projet parallèle financé par un fonds quantitatif.
La première levée de fonds de DeepSeek cette année aurait atteint 50 milliards de yuans, soit environ 7,4 milliards de dollars. Ce montant représente plus de 60 % des quelque 80 milliards de yuans d’actifs de High-Flyer.
Cette proportion montre pourquoi le laboratoire doit élargir sa base de financement.
La dépendance exclusive à High-Flyer limiterait la capacité de DeepSeek à acheter suffisamment de puissance de calcul, recruter les meilleurs chercheurs et maintenir le rythme nécessaire dans une compétition internationale très coûteuse.
Une nouvelle levée pourrait valoriser DeepSeek à 74 milliards de dollars
DeepSeek serait désormais en discussion pour lever au moins 7,4 milliards de dollars supplémentaires lors d’un deuxième tour de financement.
Selon le Wall Street Journal, l’opération pourrait valoriser l’entreprise à environ 74 milliards de dollars et devrait être finalisée d’ici la fin août.
Le premier tour avait attiré plusieurs investisseurs importants, parmi lesquels Monolith Management, Tencent, JD.com, NetEase et Contemporary Amperex Technology.
Liang Wenfeng avait brièvement suspendu les discussions en juillet après la fuite de commentaires faits lors d’une réunion avec des investisseurs. Parmi ces remarques figurait l’idée que l’écart entre la Chine et les États-Unis dans l’IA provenait principalement des contraintes liées aux ressources informatiques.
Cette question reste centrale. Le financement de DeepSeek ne sert pas uniquement à soutenir son expansion commerciale. Il doit aussi permettre au laboratoire d’acquérir suffisamment de compute pour poursuivre ses objectifs en matière d’intelligence artificielle avancée.
La compétition pour les talents devient une deuxième pression financière
La puissance de calcul n’est pas le seul poste coûteux.
DeepSeek doit également retenir ses ingénieurs les plus expérimentés dans un marché où les meilleurs chercheurs en IA sont devenus extrêmement recherchés.
Wayne Shiong, associé chez Argo Venture Partners, estime que certains investisseurs anticipent déjà une future introduction en Bourse de DeepSeek en Chine continentale.
Une cotation pourrait offrir un autre mécanisme de financement tout en donnant davantage d’incitations financières aux employés clés.
Sans ce type d’outils, DeepSeek risque de perdre des ingénieurs expérimentés au profit de groupes disposant de ressources plus importantes ou de programmes d’actions plus attractifs.
Conclusion
DeepSeek est en train de dépasser le modèle qui lui a permis de naître. High-Flyer Quant reste un acteur important de l’écosystème fondé par Liang Wenfeng, mais les besoins d’un laboratoire d’IA de premier plan sont désormais trop élevés pour dépendre essentiellement des ressources d’un fonds spéculatif.
Pendant que DeepSeek recherche plusieurs milliards de dollars supplémentaires, High-Flyer poursuit ses investissements dans les semi-conducteurs, la robotique et d’autres secteurs soutenus par Pékin, profitant de certaines des IPO technologiques les plus recherchées du marché chinois.
Point clé final
L’avenir de DeepSeek dépend désormais de sa capacité à transformer son succès technologique en une structure financière durable. High-Flyer a fourni le capital initial et le compute qui ont permis son ascension, mais l’objectif de rivaliser durablement avec les plus grands laboratoires d’IA exige une base d’investisseurs beaucoup plus large. La prochaine levée de fonds pourrait donc représenter moins une simple étape financière qu’un changement définitif dans la manière dont DeepSeek finance ses ambitions.



