L’administration Trump a lancé une nouvelle campagne destinée à isoler davantage l’Iran du système économique mondial, en menaçant de sanctionner les entreprises et intermédiaires qui continueraient à faciliter ses échanges.
Washington a présenté cette stratégie comme un « economic D-Day » et averti que les entités participant au blanchiment de fonds ou au contournement des sanctions iraniennes pourraient perdre leur accès au système financier en dollars.
Après près de six mois de guerre, l’objectif américain est clair : réduire les canaux commerciaux et financiers qui permettent encore à Téhéran de maintenir une partie importante de ses recettes, de ses importations et de son accès aux devises étrangères.
Mais une telle offensive risque de toucher plusieurs économies qui entretiennent des liens importants avec l’Iran. La Chine, les Émirats arabes unis, la Turquie, l’Irak et l’Inde figurent parmi les pays les plus directement exposés.
La menace sur l’accès au dollar augmente fortement le coût du commerce avec l’Iran
Le nouvel outil de pression américain repose moins sur une interdiction directe du commerce que sur un choix imposé aux partenaires de Téhéran.
Les entreprises et institutions financières devront potentiellement arbitrer entre maintenir certaines transactions avec l’Iran et conserver un accès normal au système financier américain.
Cette menace peut avoir un impact bien supérieur à des sanctions limitées à des entités iraniennes.
Pour de nombreuses banques, raffineries, sociétés de transport ou entreprises commerciales étrangères, l’accès au dollar, aux marchés américains et aux réseaux financiers internationaux reste plus important que les revenus générés par leurs relations avec l’Iran.
C’est précisément ce levier que Washington cherche à exploiter.
La Chine reste le partenaire le plus difficile à isoler
La Chine est de loin le principal acheteur de pétrole iranien.
Selon les données américaines citées, elle représente environ 90 % des exportations pétrolières de l’Iran.
Le commerce bilatéral officiellement déclaré entre les deux pays s’élevait à 9,96 milliards de dollars en 2025. Ce chiffre exclut environ 31,2 milliards de dollars d’exportations iraniennes de brut vers la Chine qui n’auraient pas été déclarées.
Une grande partie de ces volumes est achetée par des raffineries chinoises indépendantes.
Selon Kpler, certains chargements sont requalifiés comme provenant de Malaisie ou d’Indonésie et réglés par des intermédiaires opérant hors du système en dollars.
Washington a déjà sanctionné plusieurs raffineries chinoises
Le Trésor américain a ciblé cette année plusieurs raffineries chinoises pour leurs achats de pétrole iranien.
Il a toutefois évité jusqu’ici de sanctionner directement les grandes institutions financières chinoises.
Cette distinction est importante.
Les raffineries indépendantes peuvent être considérées comme relativement périphériques au système financier chinois, tandis que cibler des banques importantes créerait un conflit beaucoup plus large entre Washington et Pékin.
Dan Wang, directrice Chine chez Eurasia Group, estime que Pékin pourrait continuer à critiquer publiquement les sanctions tout en renforçant discrètement la conformité de certaines banques d’État et compagnies pétrolières.
Pékin privilégie probablement son accès aux marchés américains
La Chine a déjà montré son opposition politique aux restrictions américaines.
En mai, Pékin a demandé aux entreprises nationales d’ignorer les sanctions imposées par Washington à cinq raffineries liées au commerce du pétrole iranien.
Mais une confrontation symbolique et une confrontation financière sont deux choses différentes.
Selon Wang, les autorités chinoises accordent une grande importance à l’accès au financement en dollars et au marché américain.
Cela signifie que certaines institutions pourraient réduire leur exposition à l’Iran même si la position officielle de Pékin reste hostile aux sanctions.
Les Émirats arabes unis constituent un autre maillon essentiel
Les Émirats arabes unis occupent une position stratégique particulière.
Situés à seulement une cinquantaine de miles de l’Iran, ils sont depuis longtemps un centre majeur de commerce, de transbordement et de finance pour les entreprises iraniennes.
Les échanges bilatéraux atteignaient environ 28 milliards de dollars en 2024.
Les Émirats représentaient alors plus de 30 % des importations iraniennes et constituaient la troisième destination des exportations du pays, avec plus de 7 milliards de dollars de marchandises.
La relation commerciale a toutefois brutalement changé
La semaine dernière, les Émirats ont suspendu l’ensemble de leurs transactions commerciales et financières avec l’Iran.
Cette décision a suivi le tir de deux missiles balistiques vers le territoire émirati, dont l’un aurait visé des tankers appartenant aux Émirats.
Cette rupture pourrait aider Washington à isoler davantage Téhéran.
Mais sa mise en œuvre effective reste complexe.
L’Iran s’est historiquement appuyé sur le système bancaire et commercial émirati pour maintenir des connexions avec l’économie mondiale.
Dubaï pourrait devenir un point central de l’application des sanctions
Selon le Washington Institute, une part importante du transbordement, de la contrebande et des activités de shadow banking liées à l’Iran passe par Dubaï.
Matthew Levitt, ancien responsable du Trésor américain, estime que Washington devra aider les dirigeants d’Abou Dhabi à obtenir une coopération plus forte des autorités et acteurs économiques de Dubaï.
Cela montre que l’annonce d’une suspension commerciale n’est qu’une première étape.
L’efficacité réelle dépendra de la capacité des autorités à identifier et bloquer les structures intermédiaires utilisées pour masquer les transactions.
La Turquie est exposée par son commerce énergétique
La Turquie entretient elle aussi des liens commerciaux importants avec l’Iran.
Les échanges bilatéraux atteignaient environ 5,7 milliards de dollars en 2024, selon le ministère turc des Affaires étrangères.
Ankara exporte notamment des machines, composants, produits chimiques et agricoles vers l’Iran.
En échange, la Turquie importe principalement des produits énergétiques.
Cette relation est particulièrement sensible dans le gaz naturel.
Le gaz iranien a pris une place importante dans les importations turques
Le contrat gazier de 25 ans entre les deux pays a expiré à la fin de juillet.
Avant cette échéance, les importations turques de gaz iranien avaient fortement augmenté.
La part de l’Iran dans les importations totales de gaz naturel de la Turquie aurait atteint 18,6 % cette année.
Ankara tente de diversifier ses approvisionnements grâce à l’Azerbaïdjan et la Russie, mais n’a pas encore indiqué vouloir couper complètement ses relations énergétiques avec Téhéran.
Si les nouvelles sanctions ciblent davantage les acheteurs d’énergie iranienne, cette dépendance pourrait devenir plus coûteuse.
L’Irak présente une dépendance encore plus difficile à réduire
L’Irak est particulièrement vulnérable parce que ses échanges avec l’Iran ne relèvent pas seulement du commerce ordinaire.
Une partie de son système électrique dépend directement du gaz et de l’électricité iraniens.
En mars 2024, l’Iran a renouvelé un contrat de cinq ans prévoyant jusqu’à près de 660 milliards de pieds cubes de gaz naturel par an.
Les importations d’électricité iranienne représentaient également plus de 30 % de la production électrique irakienne en 2023, selon l’Energy Information Administration américaine.
Bagdad pourrait subir une pression financière immédiate
Le commerce entre l’Irak et l’Iran dépassait 10 milliards de dollars en 2025.
Il a diminué cette année en raison des risques sécuritaires et des interruptions de certains points de passage frontaliers depuis le début de la guerre à la fin de février.
Mais les paiements énergétiques restent importants.
L’Irak verserait environ 4 à 5 milliards de dollars par an à l’Iran pour le gaz utilisé dans la production d’électricité.
Des sanctions plus strictes pourraient compliquer ces paiements et créer un problème énergétique pour Bagdad.
L’Inde a réduit ses échanges, mais son pétrole redevient un sujet
Les liens économiques entre l’Inde et l’Iran se sont déjà affaiblis.
Le commerce bilatéral est passé d’environ 2,3 milliards de dollars sur l’exercice se terminant en mars 2023 à environ 1,6 milliard pour celui se terminant en mars 2026.
L’Inde exporte principalement du riz, du thé, du sucre et des produits pharmaceutiques.
Elle importe notamment des fruits secs et frais iraniens.
Mais le principal risque vient désormais du pétrole.
Les importations indiennes de brut iranien avaient repris en avril
L’Inde a recommencé à importer du pétrole iranien en avril après une interruption de sept ans.
Ce retour avait été rendu possible par un assouplissement temporaire des sanctions américaines sur les exportations de brut iranien.
La nouvelle offensive de Washington remet directement cette reprise en question.
Si les États-Unis appliquent leur menace aux raffineries ou intermédiaires indiens qui achètent du pétrole iranien, New Delhi devra arbitrer entre ses besoins énergétiques et son exposition au système financier américain.
Le succès de la stratégie dépendra de l’application concrète
Pour l’instant, les détails d’application restent incomplets.
Washington a annoncé une campagne très agressive, mais l’impact dépendra des entités réellement sanctionnées.
Si les mesures ciblent uniquement des structures secondaires ou déjà isolées du système américain, l’effet peut rester limité.
Si elles atteignent les banques, négociants, raffineries et intermédiaires des grands partenaires de l’Iran, la pression pourrait devenir beaucoup plus importante.
La Chine sera probablement le test principal.
L’économie iranienne montre déjà des signes de tension
Cette offensive intervient alors que la monnaie iranienne est déjà sous forte pression.
Le taux de vente du dollar sur le marché libre a atteint un record de 200 000 tomans à Téhéran le 24 août.
Une réduction des exportations de pétrole ou un durcissement de l’accès aux systèmes financiers étrangers pourrait limiter davantage les entrées de devises.
Cela augmenterait la pression sur le taux de change et sur la capacité de l’économie iranienne à financer ses importations.
La nouvelle offensive économique américaine contre l’Iran vise moins Téhéran seul que le réseau de partenaires qui continue de connecter le pays au commerce mondial.
La Chine reste le principal enjeu en raison de son rôle dominant dans les exportations pétrolières iraniennes. Les Émirats arabes unis sont essentiels pour le commerce et la finance, tandis que la Turquie et l’Irak restent exposés par leur dépendance énergétique. L’Inde est également concernée depuis la reprise récente de certaines importations de brut.
L’efficacité du « economic D-Day » dépendra de la capacité de Washington à convaincre ou contraindre les partenaires de l’Iran à considérer l’accès au dollar comme plus important que leurs relations avec Téhéran. Plus les sanctions viseront des banques, raffineries et intermédiaires étrangers importants, plus elles pourront couper les lignes de financement iraniennes — mais plus elles risqueront aussi de créer des tensions avec certaines grandes économies.



