La Banque centrale européenne fait face à une pression croissante alors que la guerre en Iran alimente une nouvelle vague d’inquiétudes sur l’inflation. Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, a averti que les risques de hausse des prix dans la zone euro ont augmenté ces dernières semaines, en raison de la flambée des prix du pétrole, des perturbations d’approvisionnement et du changement de comportement des entreprises et des ménages.
Son message est important parce qu’il signale un possible durcissement de la politique monétaire européenne. Après une période où les marchés espéraient une stabilisation des taux, voire un assouplissement progressif, le choc énergétique lié au conflit au Moyen-Orient pourrait désormais pousser la BCE dans la direction opposée. Les investisseurs anticipent déjà trois, voire quatre hausses de taux au cours des douze prochains mois.
La zone euro est particulièrement exposée à ce type de choc, car elle importe une grande partie de son énergie. Lorsque les prix du pétrole montent fortement, l’impact se diffuse rapidement dans les coûts de transport, de production, de chauffage, de logistique et de consommation. La BCE craint désormais que ce choc ne se transforme en inflation plus durable.
Le choc énergétique ravive les risques de prix
Le principal problème vient de la hausse des prix de l’énergie. La guerre en Iran a contribué à une forte progression du pétrole, ce qui augmente les coûts pour les entreprises comme pour les ménages. Dans une économie dépendante des importations énergétiques, ce type de choc peut rapidement affecter l’ensemble de la chaîne de prix.
Les entreprises paient plus cher leur carburant, leurs matières premières, leur transport et parfois leurs intrants industriels. Même si la demande reste modérée, elles peuvent être tentées de relever leurs prix pour protéger leurs marges. C’est précisément ce que Schnabel observe : une part croissante des entreprises de la zone euro prévoit d’augmenter ses prix malgré une demande relativement faible.
Cette situation est délicate pour la BCE. En théorie, une demande faible devrait limiter les hausses de prix. Mais si les coûts augmentent fortement, les entreprises peuvent répercuter une partie de cette pression sur les consommateurs. Cela crée un risque d’inflation par les coûts, plus difficile à traiter qu’une inflation purement alimentée par une demande excessive.
Les anticipations des ménages inquiètent la BCE
Schnabel a aussi souligné que les ménages ont relevé leurs anticipations d’inflation. Ce point est crucial pour une banque centrale. L’inflation ne dépend pas seulement des prix actuels. Elle dépend aussi de ce que les ménages, les entreprises et les travailleurs pensent que les prix feront demain.
Si les ménages s’attendent à une inflation durable, ils peuvent modifier leur comportement. Ils peuvent demander des salaires plus élevés, avancer certains achats, réduire leur confiance ou ajuster leur épargne. Les entreprises, de leur côté, peuvent augmenter leurs prix plus rapidement si elles pensent que les consommateurs s’attendent déjà à payer davantage.
C’est ce mécanisme qui peut transformer un choc temporaire en inflation persistante. Une hausse du pétrole peut commencer comme un événement externe. Mais si elle modifie les anticipations et les décisions économiques, elle peut se diffuser dans les salaires, les marges, les contrats et les prix finaux.
La BCE veut éviter ce scénario. Son objectif n’est pas seulement de réagir à l’inflation actuelle, mais de prévenir les effets de second tour.
Le risque d’effets de second tour augmente
Les effets de second tour sont au cœur du message de Schnabel. Ils apparaissent lorsqu’un choc initial, comme une hausse de l’énergie, déclenche une réaction plus large dans l’économie. Les entreprises augmentent leurs prix, les travailleurs demandent des hausses salariales, les coûts unitaires progressent, puis les prix continuent de monter même après l’atténuation du choc initial.
Schnabel a indiqué que si le choc énergétique s’élargit, la politique monétaire devra se durcir afin de contenir ce risque et de protéger la stabilité des prix à moyen terme. Cela signifie que la BCE pourrait relever ses taux si elle estime que l’inflation risque de s’ancrer.
Cette position est importante. Une banque centrale peut parfois ignorer un choc énergétique temporaire si elle pense qu’il disparaîtra rapidement. Mais elle ne peut pas l’ignorer si ce choc commence à changer les comportements économiques.
La BCE observe donc non seulement les prix de l’énergie, mais aussi les plans de prix des entreprises, les revendications salariales, les anticipations des ménages et la dynamique générale des coûts.
La mémoire de l’inflation de 2021-2022 joue un rôle
Schnabel a également averti que la hausse actuelle des prix du carburant pourrait se transmettre plus rapidement à l’économie que lors de la dernière poussée inflationniste de 2021-2022. La raison est simple : les souvenirs de cette période restent frais.
Les ménages et les entreprises ont encore en mémoire la forte hausse des prix qui a suivi la pandémie, les perturbations logistiques, la crise énergétique et les tensions sur les chaînes d’approvisionnement. Cette mémoire peut rendre les comportements plus réactifs. Les entreprises peuvent augmenter leurs prix plus vite par crainte de perdre leurs marges. Les ménages peuvent croire plus rapidement que l’inflation va durer.
C’est un élément psychologique, mais il a des conséquences économiques réelles. L’inflation devient plus dangereuse lorsqu’elle modifie les réflexes. Si les agents économiques pensent que les prix vont continuer de monter, ils agissent d’une manière qui peut justement entretenir cette hausse.
Pour la BCE, cette mémoire récente rend la situation actuelle plus sensible qu’un simple choc pétrolier classique.
Les marchés anticipent plusieurs hausses de taux
Les investisseurs intègrent déjà un scénario de resserrement monétaire. Selon les anticipations de marché, la BCE pourrait relever ses taux trois ou quatre fois au cours des douze prochains mois. Cela porterait le taux de dépôt de 2 % actuellement à environ 2,75 % ou 3 %.
Ce changement est significatif. Il montre que les marchés ne croient plus seulement à un maintien prolongé des taux. Ils envisagent désormais une phase de hausse, probablement dès juin, si les pressions inflationnistes continuent de s’intensifier.
Des taux plus élevés auraient plusieurs effets. Ils rendraient le crédit plus coûteux pour les ménages, les entreprises et les États. Ils pourraient ralentir l’investissement, peser sur la consommation et renforcer l’euro si les écarts de taux deviennent plus favorables à la devise européenne.
Mais pour la BCE, le coût d’un resserrement peut être jugé nécessaire si l’alternative est une inflation durablement supérieure à l’objectif.
La zone euro reste vulnérable aux importations d’énergie
La vulnérabilité énergétique de la zone euro est l’un des éléments centraux du débat. Contrairement à certaines économies plus autosuffisantes, l’Europe importe une grande partie de son pétrole et de son gaz. Cela signifie que les chocs géopolitiques externes peuvent rapidement devenir des chocs économiques internes.
Lorsque les prix mondiaux de l’énergie montent, les pays de la zone euro ne peuvent pas facilement compenser par une production domestique suffisante. Les coûts plus élevés se transmettent aux entreprises, aux consommateurs et aux finances publiques.
Cette dépendance rend la politique monétaire plus complexe. La BCE ne peut pas produire plus de pétrole, rouvrir une route maritime ou résoudre un conflit militaire. Mais elle peut agir sur les conditions financières pour éviter que le choc ne se transforme en inflation durable.
C’est pourquoi le message de Schnabel est ferme : si le choc énergétique s’élargit, la BCE devra répondre.
Les gouvernements doivent aussi agir
Schnabel n’a pas seulement parlé de politique monétaire. Elle a aussi appelé les gouvernements et les législateurs à faire leur part pour contenir l’inflation. Selon elle, les États doivent remettre la dette publique sur une trajectoire soutenable et préserver les règles prudentielles mises en place après la crise financière.
Ce point est essentiel. Si les gouvernements dépensent trop ou affaiblissent les cadres financiers, ils peuvent compliquer le travail de la banque centrale. Une politique budgétaire trop expansionniste peut soutenir la demande au moment même où la BCE cherche à freiner l’inflation. Une réglementation financière trop souple peut encourager des prises de risque excessives.
Schnabel a averti que l’alternative serait dangereuse : laisser la domination budgétaire et financière réduire progressivement l’espace de la politique monétaire. Autrement dit, si les gouvernements et les marchés financiers limitent la capacité de la BCE à agir librement, l’indépendance monétaire peut être affaiblie.
Selon elle, ce scénario conduirait à une inflation plus élevée et à une croissance plus faible.
La BCE protège aussi son indépendance
Derrière le message économique, il y a aussi un message institutionnel. La BCE veut rester libre de relever les taux si elle juge que l’inflation l’exige. Elle ne veut pas être contrainte par les dettes publiques, les pressions politiques ou les fragilités financières.
C’est particulièrement important dans un contexte où les gouvernements européens doivent gérer des coûts plus élevés, des besoins de défense, des tensions sociales et des investissements dans la transition énergétique. Si les États s’endettent trop, une hausse des taux devient politiquement plus difficile, car elle augmente le coût du service de la dette.
Mais si la BCE hésite à agir par crainte de fragiliser les finances publiques, l’inflation peut devenir plus difficile à contrôler. C’est ce que Schnabel appelle le risque de domination budgétaire.
Le message est donc clair : la stabilité des prix nécessite une coordination, mais pas une dépendance de la politique monétaire aux impératifs budgétaires.
Les entreprises et les ménages seront les prochains indicateurs
Les prochains mois seront décisifs. La BCE surveillera de près les comportements des entreprises et des ménages. Si davantage d’entreprises annoncent des hausses de prix malgré une demande faible, cela renforcera le scénario de resserrement. Si les ménages continuent d’augmenter leurs anticipations d’inflation, la BCE pourrait agir plus vite.
Les données salariales seront également cruciales. Si les travailleurs demandent des compensations plus élevées pour absorber la hausse des prix de l’énergie, le risque d’effets de second tour augmentera. À l’inverse, si les salaires restent contenus et que l’énergie se stabilise, la BCE pourrait adopter une approche plus graduelle.
Les marchés surveilleront aussi les prix du pétrole, les indicateurs d’activité, les enquêtes de confiance et les signaux venant des chaînes d’approvisionnement. La décision de juin pourrait devenir un test majeur pour la crédibilité de la BCE.
Isabel Schnabel a envoyé un signal clair : le risque d’inflation en zone euro a augmenté avec la guerre en Iran, la hausse des prix du pétrole et les tensions d’approvisionnement. La BCE craint que le choc énergétique ne se diffuse plus largement dans l’économie, surtout si les entreprises augmentent leurs prix et si les ménages relèvent leurs anticipations d’inflation.
Les marchés anticipent désormais plusieurs hausses de taux au cours des douze prochains mois, avec un taux de dépôt pouvant atteindre 2,75 % à 3 %. Ce scénario montre que l’environnement monétaire européen pourrait devenir plus restrictif, même si la demande reste modérée.
Pour la BCE, le défi est clair : éviter qu’un choc énergétique externe ne devienne une inflation intérieure persistante. Pour les gouvernements, le message est tout aussi direct : la discipline budgétaire, la stabilité financière et la crédibilité institutionnelle seront nécessaires pour éviter une combinaison dangereuse de prix élevés, croissance faible et politique monétaire sous contrainte.



