La dernière glissade de Bitcoin a relancé un débat aussi vieux que les forums crypto : BTC peut-il tomber à zéro ? Après une baisse d’environ 13% sur la semaine, la question est remontée à la surface, portée par une volatilité nerveuse et une liquidité parfois capricieuse. Autour de 69 000 $, le marché reste sensible aux gros titres, et la conversation “zéro ou pas zéro” s’invite naturellement dès que la peur prend le micro.
Et comme souvent, un vieux clin d’œil d’Adam Back refait le tour des écrans.
L’ordre à 2 cents : une blague… qui vise juste
Adam Back, CEO de Blockstream et l’une des rares personnes citées dans le whitepaper original de Bitcoin, a déjà ironisé sur l’idée d’un BTC à zéro : selon lui, cela n’arrivera pas puisqu’il a placé un ordre limite sur Bitfinex pour acheter l’intégralité des 21 millions de BTC… à 0,02 $ la pièce. L’objectif était de “mettre un plancher” symbolique sous le prix et de surenchérir sur une blague similaire à 1 cent souvent attribuée à Alistair Milne, un investisseur précoce de Bitcoin.
Évidemment, cela ne veut pas dire qu’il peut réellement acheter “tout le réseau” pour le prix d’un café et demi.
Mais cette sortie met le doigt sur un point clé : dire “Bitcoin ira à zéro” n’est pas un simple scénario de correction. C’est affirmer une réalité beaucoup plus radicale : disparition de la demande, effondrement de l’infrastructure, abandon collectif de l’actif. Ce n’est pas la même chose que “Bitcoin peut encore perdre 20%”.
Pourquoi “zéro” est un scénario particulier
Bitcoin n’est pas une action d’entreprise pouvant être annulée par une faillite. C’est un actif avec :
- une offre plafonnée et prévisible,
- une base mondiale d’acheteurs aux horizons très différents,
- et des canaux institutionnels qui facilitent l’accès, comparé à il y a quelques années.
Dans les marchés, pour éviter “zéro”, vous n’avez pas besoin que tout le monde soit optimiste. Il suffit que quelques acheteurs jugent le prix suffisamment attractif pour poser des bids et absorber la vente paniquée.
C’est pour ça que la blague “2 cents” fonctionne : elle caricature une réalité de marché — à des niveaux extrêmes, quelqu’un finit souvent par acheter, non pas par gentillesse, mais par instinct d’opportunité.
Le problème pratique : “acheter tout le BTC” n’existe pas
Même si un acteur riche tentait d’acheter “tous les bitcoins”, il se heurterait à un fait simple : la liquidité n’est pas l’offre totale.
Une grande partie des BTC est peu disponible, car elle est :
- conservée en cold storage (détention long terme),
- immobilisée dans des trésoreries d’entreprise,
- ou détenue via des produits régulés au nom d’investisseurs.
Sur un marché, si vous achetez “gros”, le prix monte contre vous. Une offre fixe ne veut pas dire “prix fixe”. Cela veut dire que le prix s’ajuste violemment quand la demande se précipite sur ce qui est réellement disponible.
L’institutionnel change le décor (même si ça n’annule pas la volatilité)
L’argument le plus sérieux contre le scénario “zéro” est structurel : la détention et l’accès à Bitcoin se sont institutionnalisés.
ETFs : une demande plus “collante”
Les ETF spot ont créé une voie d’accès via les comptes titres traditionnels, les conseillers, et une base d’investisseurs plus large. Cette tuyauterie n’est pas une garantie de hausse permanente, mais elle rend la demande plus robuste qu’à l’époque où “acheter BTC” signifiait ouvrir un compte sur une plateforme exotique.
Trésoreries d’entreprises : des mains fortes, parfois très fortes
Le deuxième pilier, ce sont les entreprises et certains grands détenteurs structurés. Là encore, ça ne protège pas le prix à court terme, mais ça change la nature du flottant disponible sur le marché.
Résultat : la thèse “zéro” ressemble davantage à un slogan émotionnel qu’à une trajectoire probable, sauf choc civilisationnel (et dans ce cas, votre portefeuille crypto ne sera pas votre seul souci).
“Peu de chances d’aller à zéro” ne veut pas dire “pas de baisse”
C’est ici que beaucoup se piègent : ils confondent “probablement pas zéro” avec “pas de risque”. Mauvaise idée.
Bitcoin peut encore baisser fortement si :
- la liquidité mondiale se resserre,
- les actifs risqués décrochent,
- de nouveaux épisodes de deleveraging relancent les liquidations,
- ou si la confiance recule face aux incertitudes macro et réglementaires.
Bref : l’existence de gros acheteurs ne supprime pas les drawdowns. Elle rend surtout l’extinction totale moins crédible.
Ce que l’ordre à 2 cents dit vraiment aux traders
Prenez cette histoire comme un miroir de psychologie de marché :
- Les extrêmes alimentent le théâtre narratif.
Quand ça chute vite, “c’est fini” devient une histoire simple, donc virale. - La rareté crée l’asymétrie.
Un actif rare attire des acheteurs opportunistes dès que le prix devient “trop bas” par rapport à leur scénario. - À court terme, la liquidité dicte la loi.
À court terme, ce sont les flux, le levier et le positionnement qui bougent le prix. À long terme, ce sont les usages, l’adoption, et la crédibilité de la thèse monétaire.
Donc la vraie question n’est pas “zéro ou pas zéro”, mais plutôt :
- où la vente forcée s’épuise-t-elle ?
- est-ce que les acheteurs reviennent, ou attendent-ils encore ?
- le marché reconstruit-il une base, ou glisse-t-il vers un support inférieur ?
Conclusion
“Bitcoin à zéro” fait un bon titre, mais la structure du marché aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec l’ère où une panne d’exchange pouvait donner l’impression d’une fin du monde.
L’ordre à 2 cents d’Adam Back est surtout un clin d’œil. Mais l’idée derrière est solide : un actif à offre limitée, avec des rails institutionnels en expansion, a tendance à trouver des acheteurs avant de trouver l’oubli.



